mardi 18 novembre 2014

Ode à la ligne 88


Ode à la ligne 88

Samedi 1er novembre 2014 avec O. Salon

Bruxelles, 1er novembre 2014.
À la sortie du métro, le bleu du ciel nous surprend. Depuis dix jours, la pluie ne nettoie plus la ville.
Les trottoirs exhalent une respiration âcre, les murs poussiéreux et sombres une odeur fétide, mélange réussi d’alcool et d’urine. Ça doit être ça, le monde infernal que nous promettent les morts-vivants, les squelettes disloqués qui ont hanté Bruxelles jusqu’à l’aube.
Premier novembre : les bus sont rares. Les voyageurs aussi.
Au terminus du bus 88 – qui en est aussi la tête ! – trois personnes seulement attendent, sans impatience. Un homme et une femme, jeunes encore, la trentaine, et un petit garçon, sept ou huit ans. Je les trouve beaux. Ils ont l’air heureux. Heureux d’être ensemble. Heureux de faire ce voyage avec le bus 88 qui les emmènera, comme nous, vers le nord.
L’homme me sourit, je lui rends son sourire et en profite pour lui demander s’il attend depuis longtemps. Un premier novembre, les bus sont rares… « Dix minutes, me répond-il, toujours souriant, il reste donc dix minutes ».
Notre guide, Jean-Michel, que chaque lieu, chaque situation, chaque évènement inspirent, profite de cette attente pour nous raconter par le menu l’histoire vertigineuse de son bus. Celui que, à son corps défendant, Pro Vélo lui mit entre les mains puisqu’il - Jean-Michel - était, par le plus grand des hasards détenteur du permis ad hoc. À son actif - le bus - 1,5 million de km. À chaque plein, la bagatelle de 200 litres de carburant.
Les anecdotes se bousculent dans la bouche de notre guide : les vélos volés, la panne sèche sans pompe à l’horizon, un chauffeur – lui ! – surpris d’être au volant de cet engin dans les rues de Bruxelles, elles aussi très surprises par ce bus qui confondait les trottoirs et l’asphalte.
Le souvenir du bus de Jean-Michel remplit l’attente du nôtre qui finit par arriver. 88 : pas d’hésitation, nous y montons, convaincus de partir vers un périple hors du commun. Nous ne sommes pas des voyageurs ordinaires. Il règne dans notre groupe un parfum d’aventure, l’attente d’un suspens, une curiosité mal définie. Nous allons vers le Nord. Le Nord, c’est vague. Est-ce loin, est-ce bien, est-ce beau ? Qu’allons-nous y faire, y voir ?
Première échappée : un canal. Celui-ci mène à la mer. Longue respiration. En fermant les yeux, on la hume, on entend les mouettes. D’ailleurs, elles sont bien là, les mouettes des villes, qui survolent les péniches amarrées au port de Bruxelles.
Il suffit de passer le pont, à pied, en bus, à vélo, et c’est tout de suite l’aventure. Pouchkine, Magritte et sa bande, Fatima, Bernadette… Melting pot réussi de romantisme, exotisme, surréalisme et mysticisme.
Dans le ciel toujours bleu, un vrai miracle !, une vierge sensuelle, lèvres parfaites, sourire engageant. L’un d’entre nous, dans un transport subit, tente une approche de cette vierge au regard prometteur. Ça sent l’amour, la perdition, l’au-delà. Olivier, lorsqu’il nous rejoint, porte sur son visage, l’empreinte d’une grâce ineffable.

Jacqueline Martin




Loulou, Georgette et René attendent Marcel.
Ils sont dans la cuisine.
Georgette fume une bonne cigarette, après avoir fait la vaisselle.
René boit son café dans le jardin, en écoutant ses perruches.
Loulou est à ses pieds et le regarde.
René, par la fenêtre de la cuisine:
_ Georgette, le bus est en retard ou quoi ?
_ Mais, René, on est samedi ; tu sais qu’il y a marché, place Bockstael,
quand même ? Et que Marcel va certainement y faire un tour, comme d’habitude, du côté des parties des jambes en l’air ! Surtout qu’aujourd’hui le ciel est bleu, sans le moindre de tes nuages.
_ Tu as raison, Georgette. Et Louis ? Il vient aujourd’hui ?
_ Mais oui, René.....Il boit sa bière habituelle à la "Tentation", comme chaque samedi, il passe mettre une bougie à la grotte, et il arrive. Tu vieillis, René. Hein, loulou, qu’il vieillit, papa ?
Depuis qu’il est le roi de New York, il commence à travailler du chapeau...
Allez, je vais refaire du café.
Tu as rentré la poubelle, René ?

Mar Biks

Ode à la ligne Septante Dix-Huit

Acteurs d’un film d’horaires
tous en Senne
promo Septante Dix-Huit
direction le plateau.
Portes, caoutchouc collant, applaudissent bruyamment.

Laeken, loin du Palais.
Chair rose sur les abribus et les étals.
Laquelle se vend le mieux ?
Canal de Willebroek, direction les pavés.
Tour et Taxis aux platanes déchaînés,
luttant pour l’autonomie d’écorce.
Cahin-cahot, les acteurs prennent note.
Au vol dans un bus, rois de la cambriole.

Entrepôts et gratte-ciel
Entre ciel et gratte peau
Ville, superposition de nombreuses straten.

Woeste s’annonce, les acteurs descendent.
Aucun public, aucun autographe.
Seule, la tondeuse des rails, au bout d’un pantographe.

Rue d’Esseghem, le lieu du sanctuaire.
Là, on foule l’art au pied.
Cramique à l’e accentué.

Le chapeau se découpe, face au réverbère.
C’est du content-borain, du dessin de Lessines.

Sur la porte, ‘Sonnez deux fois’.
En petit, en six langues et même en chinois.
Mais… sonner deux fois, c’est une fois de plus qu’à Bruxelles, une fois !

Je vous salue Magritte,
peintre de phrases,
les surréalistes sont avec vous.
Ils ne procréent pas,
se lavent les dents dans un lavabo étroit,
vont promener leurs chiens,
se laissent mettre six pieds sous terre dans des boîtes normales,
laissant le soin à leurs héritiers (si peu spirituels) de plumer le touriste.
Trois jeunes asiatiques, les pieds dans du plastique, craignent la contagion.

Ici gisent travaux imbéciles et palimpsestes mercantiles.
Les gestionnaires de la maison s’érigent en faussaires.
Leurs échelles de voleurs n’ont plus la même couleur.

De Magritte à ma grotte, il n’y a qu’un pas.
Une voyelle aussi, pas de quoi baver, Maria.
Bougies blanches, distributeur faux-monnayeur
Immaculée contraception, priez couvert.

Le sac et le ressac
Retour vers De Brouckère
Trajet polyglotte, dialogues éphémères
Chacun pour soi. L’acteur du samedi transpire en commun.

Texte écrit sous la contrainte d’Olivier Salon, le 1er novembre 2014.
Poème ample en vers libres, sur le modèle des Poèmes de métro de Jacques Jouet,
de l’Ode à la ligne 29 des autobus parisiens et d’autres créations du même genre.
Michel Charlier

Bus 88 vide, vite rempli, arrêt De Brouckère
Bus doux, lignes droites, avenues larges, droites
Avenues vides, de l’autre côté de la vie.
Bâtiments grattant le ciel
Bâtiments bétonnés, élancés
Bâtiments pâles, caparaçonnés de verre, centre des affaires du nouveau monde, du monde qui s’isole de la vie, du monde sans vie.
Monde sans vie qui grouille, monde transparent de mégalopole opaque.
Horizon du nord brisé, aseptisé, proprement.

Où sont les gens ?

Canal canalisé
Coulée grise depuis toujours obstinée.
Canal de vie calme, pas bouché
Canal d’eau qui bouge, qui vit, tranquillement,
Reflétant les regards absents des bâtiments.
Avenue du Port, pavés sacrifiés, futur asphalté.
Anthropots-lofts verrouillés
Grilles, sécurité, propriété,
Peur des passants qui passent.

Où sont les passants ?

Grilles, sécurité, propriétés verrouillées
Les Blancs de là-bas ont peur
Peur des passants passant peu à la nuit tombée.
Désert des villes anxiogènes à la nuit tombée
Passants pressant le pas entre les grilles.

Townships surpeuplées
Grilles de cartons pieds dans la boue
Minibus déambulant dans les ruelles de terre
Cherchant le client
Minibus bondé
Township noire
Township métisse
Ville blanche
Ordre établi

Les passants marchent où ils doivent.

Bus 88 fluide, ralenti place Bockstael.
Jour de marché, la foule, ça bouge, enfin…
Le marché du samedi coûte que coûte,
Même un jour de Toussaint.
Des gens des passants des chalands, vivants…
Des maisons vivantes, de bric ou de broc, mais vivantes.

Bus 88, arrêt Woeste, à Jette
Ça en jette le tram tondeuse à gazon des rails verdurisés qui barre la rue Léopold I…
Avant, c’était le tram de M. et Mme Magritte, ceux qui habitaient rue Esseghem, au 135 exactement.
Chez eux, c’est tout simple.
Intime, douillet, désuet, bien rangé…
Témoignages éparpillés
Œuvres palimpsestes
Pipe fumante sortant d’un mur de briques, prémonition de la future politique abstentionniste ? Humour… ?
Provocations à l’imbécile, à l’enculeur, à l’emmerdeur. Humour… ?
Va savoir…
Et aussi, sur un tapis : « Si ta pensée se pose au bord du rêve, souviens-toi. »

Souviens-toi et marche, passant, jusqu’à la rue Léopold I, au 296 exactement, jusqu’à la Grotte Notre-Dame-de-Lourdes, juste avant l’arrêt Loyauté du bus 88.
Sous le morceau de grotte rapporté des Pyrénées au début du siècle dernier, des traces de pèlerins dévots, même pas rangées, même pas ordonnées par genre, par taille, par époque, par espèce ou, simplement, par origine. Le regard se perd complètement au milieu de ce brol.
Impossible d’opérer une synthèse minimale au milieu des roses en tissu, jaunes, blanches, poussiéreuses, poussant au milieu de photos en noir et blanc de couples sinistres, de célibataires mortifiés, d’un tronc rouillé fermé hermétiquement, de bougies ayant dégouliné partout, mais pas sur une carte de visite laissée là, à tout hasard, par un antiquaire de Taormina.
Au fond, deux mots « Ave Maria », arrondis dans un néon bleu digne de la vitrine d’un bazar chinois de la chaussée de Louvain, de la rue du Brabant, de la rue des Côteaux, d’ici et d’ailleurs, là où se côtoient statues en plastique de la vierge, du bouddha, de Gainsbourg grattant une guitare, de saint Nicolas, tapis de prière, bassines bariolées…
En haut, au-dessus de tout ça, sur une croix de six mètres de haut, le fils de la dame du dessous tourne le dos et regarde de l’autre côté.
À l’entrée du lieu, une boutique de coin offre au pèlerin potentiel parti trop vite de chez lui afin de ne pas rater le bus 88 (peu fréquent les jours fériés) le matériel de base nécessaire à ses dévotions. Au fond d’un rayonnage, une édition jaunie d’un livret affiche un titre alléchant : la Véritable Histoire de la grotte, par Geert Schoebirood, alias Soubiroux. Une douzaine de pages seulement, en deux langues, mais qui méritent d’être résumées ici :

Dans les années 70 du xixe siècle, un Jettois, Geert Schoebirood, décide de rompre avec l’industrialisation naissante. Son rêve ? Élever des moutons en montagne et renouer ainsi avec l’essence des choses loin, très loin d’ici, la distance étant essentielle à la recherche de son moi profond.
Il part sur les chemins, son baluchon sur l’épaule, il marche, marche… à travers la France. Il la traverse du Nord au Sud, lentement mais sûrement.
Au terme d’un voyage merveilleux quoique plein d’embuches, il arrive dans les Pyrénées, à l’orée de la petite bourgade de Lourdes. Il sent que c’est là qu’il doit s’arrêter. Il le sent comme une illumination intérieure. Geert Schoebirood est très sensible aux signes, il s’arrête...
L’indigène ayant une grande tradition d’hospitalité, il est chaleureusement accueilli. On lui trouve rapidement quelques arpents pour faire brouter ses moutons et quatre murs pour s’installer au milieu du village.
Geert est un homme affable, bon vivant et ne dédaignant pas un verre ou deux à l’auberge de la place. Il rencontre, il se lie, il baragouine même rapidement quelques mots d’occitan. Puisqu’on parle de l’occitan, justement, le nœud de l’histoire est là. Son patronyme flamand, ses nouveaux compatriotes ne parviennent pas à le prononcer. Pourtant, il le leur prononce phonétiquement, mais rien n’y fait. Comme il est roux, tout le monde l’appelle « Soubiroux », un nom très populaire dans le coin. Pour l’en convaincre, une rencontre est même organisée avec Bernadette Soubirous, une bergère devenue célèbre. Notre Geert tombe sous le charme, évidemment…
Les années passent tranquillement au fil des saisons. Les années passent et l’âge fait son travail. Geert songe régulièrement à revoir sa green green grass of home avant de l’issue fatale de tout un chacun.
Il repartira en emportant un bout de ce morceau de paradis vers Jette. En guise de cadeau d’adieu, ses amis lui confieront un morceau de la grotte de Lourdes, celle de Bernadette Soubirous.
On connaît la suite… Génération spontanée, le morceau a fait un petit, deux petits, des centaines de petits, ceux qu’on a devant les yeux aujourd’hui.
Miracle !

Bus 88, arrêt Loyauté
Bus 88, arrêt Loyauté, foule d’Assomption un jour de Toussaint.
Traversée de Bruxelles en sens inverse.

Bus 88, terminus De Brouckère
Foule du centre ville, un jour de Toussaint sous le soleil.
Miracle !

Josiane Thibault

                                                            

Ode à la ligne 88

Aujourd’hui je t’écris cher Amphyon mon père,
De la ligne 88 qui t’est bien étrangère,
De ce Boulevard Anspach où tant et tant d’odeurs
Fruitées ou putrides donnent au matin saveur.

Un peu comme autrefois où la main dans la main
Tu m’emmenais acheter un album de Tintin
Rue du Lombard nous descendions, et cette longue pente
Aujourd’hui qu’j’ai ta taille est par trop commerçante.

Vous n’en sortirez pas, dit Jean-Michel, debout.
Il parle du gasoil, du bus qu’il alimente…
Vous n’en sortirez pas, dit Jean-Michel debout
De quoi ? D’ma belgitude, ou de cet oulipou ?
Tant pis. Comme le canal, où les déchets s’entassent,
Derrière une gare du Nord à la noirceur tenace,
Je tente la jonction, et c’est pas sans grabuge !
Entre Paris-Bruxelles, entre Thèbes et Carthage,
Entre Frieda la blonde et Paris fausse image.

Jette rue de la Loyauté. Quel poids inopportun, par ce gros mot vissé.
Les vis du tram-tondeuse, qui rabote l’herbe fraiche
Les riverains pensent : l’échevin est de mèche.

Heureusement dans cette zone mi-banlieue mi-urbaine
Des habitants sensés ont voulu un domaine
Où de tout petits mots, des couleurs, des mosaïques,
Sur le sol piétiné versent des mots magiques.

Deux petits coups d’sonnette…
Magritte est un mystère, mais je vois dans le poêle
Rutilant poêle noir au milieu du salon
Un air de Dark Vador,
Sans doute désuet déjà, mais drôlement bougon.

La porte se referme, sur Magritte et son poêle
Sa pipe et son espace, ses Barbares impatients
Valent-ils le parfum de ces drôles de sarments
Echangés dans la grotte, qui ouvre ses mystères
Près d’un chemin de croix, fût-il de mon père.

Michèle Terdiman

À la sortie du métro ce matin, un ange aux ailes noires cherchait son chemin.
Oui je l’ai bien vu perdu noirci de plumes, au coin du Boulevard Anspach, quel apache !
Tous à la file indienne jusqu’au départ du Bus 88, en route pour une Ode d’onze kilomètres,
En direction d’Heysel pas jusqu’au terminus, juste une demie ligne ou plus, mais à vos plumes !
Nous approchons du Béguinage, puis du café Chez Henri enfin écrit à l’endroit.
Soudain le bus freine, et comme un barrissement d’éléphant ! Est-ce dehors ou dedans ?
Rue d’Anvers, approchons l’harmonie entre Jupiler et le Caméléon, Love story.
À l’héliport, énorme tas de feuilles engrillagé, en grille âgée mais peu rouillée.
Passons le canal, en 1470 c’était l’un des plus grands d’Europe, allant de la Senne à la mer
et navigable jusqu’à St Gilles.
Puis, une tour de 42 étages postée là comme un mirador, mais de là-haut, voit-on la mer ?
Vers Dieudonné Lefèvre, Place de la Maison rouge, une statue de Pouchkine,
Puis sur le trottoir une moto emmaillotée d’argent, serait-ce celle de Poutine ?
2200 arrêts de tram et bus en surface ici, nous signale-t-on ! Café Le Flore, arrêt Loyauté.
Traversons rails verdurisés, où le tram tondeuse passe été comme hiver.
À cet instant, nous allons “margueriter “,  enfin nous rendre chez Magritte !
Mais sa femme Georgette est sortie, peut-être partie écrire sur un tableau repeint : chapeau rouge.
Et son Loulou de Poméranie lui est bien resté là sur le lit, chien plus grand que nature à ce qu’on dit.
Passage à la grotte Ave Maria, pour nous laver de tous les mots, ici les phrases ne sont pas Lourdes.
Près de là, l’eau delà, “Turbo Wash“ et l’écriteau : Fermez bien la porte…
Hôtel de ville, hôtel de vide, Laeken ça claque enfin rénové ! Bien visibles au marché parties de corps,
de jambes en l’air noires, sont-ce celles de l’ange croisé ce matin, ici troquées contre des ailes ?
Montent en bus quelques femmes en foulard au soleil de Bruxelles.
Nostalgie a perdu quelques lettres (le bus est passé si vite, le S a basculé), pourtant elle demeure !
Car sur les arbres on peut lire : Remettre les pavés !

Chantal Danjon

Tout a commencé hier, 10h45, au kilomètre zéro de la ligne 88. Mon vieux bus était au rendez-vous et il m’accueillit avec joie malgré son air comprimé de direction assistée.
Je n’avais aucun but, je disais vagues au bord du rêve. Et nous voilà partis, wagelant cahin-caha dans l’allée du port. Arrivés au bord de la Senne, navigable en cette saison, nous avons plongé sans chichi entre les péniches ballotées par la houle. Puis nous sommes remontés le long des cages en verre de Manhattan, où deux ailes noires envolaient un ange dans un ciel bleu qui faisait mal.
J’avais toujours rêvé de voler. Il m’arrivait souvent de flotter au sein blanc des nuages, planant sans contraintes autour de l’espace. Mais justement le problème de l’espace m’inquiétait depuis quelque temps, je n’arrivais plus à faire entrer l’un dans l’autre et j’étais pris dans le vertige d’une transparence où tout pouvait sombrer sans sommation.
Ce doute insoutenable m’avait au bout du compte ramené vers mon vieux bus 88, lui qui ne promettait rien qu’un air de diésel et des pavés bâtards sans miracle et sans prétention.
Mais très vite la ville d’ordinaire si bruxelloise me parut dure et bruyante, à vrai dire folle au bord de l’Yser. Une armée de platanes a soudain brisé le parebrise avec une violence inouïe : ils se dressaient sur la route, les branches en croix, dans une furia incantatoire et protestataire, brandissant leurs feuilles jaunes comme des lunes cyclopes. Moratoire, moratoire, hurlaient-ils, et le cri des oiseaux manchots leur faisait écho.
Pris d’une insondable frayeur, mon vieux bus s’est enfui, prêt à faire des milliers de kilomètres pour échapper au tumulte des opprimés. Et, à mon plus ahurissant étonnement, ce vieux mécréant a pris un virage à droite ; je l’ai entendu chuchoter le nom de Dieu, nom de Dieu ! Je l’ai senti prêt à se mettre à genoux, je l’ai vu joindre ses roues et baisser les essieux. Lui qui jadis avait conduit Pouchkine Place de la Révolution en compagnie d’un bourgmestre socialiste, lui qui jadis, nom de Dieu, ni Dieu ni maitre.
Cette métamorphose m’a fait perdre la tête. Mon vieux bus. Moi. Nous, vieux comparses rebelles, nous et Marx avec le Capital refaisant le monde au bar de la Loyauté. Et puis plus rien. Enfin, Dieu.
Le ciel se retournait sur lui-même, les chapeaux marchaient sans tête, les pavés brandissaient des palimpsestes cabalistiques, je tombais dans des pièges de méduse, une pipe me riait au nez, un fantôme creux traversait les murs en tenant des discours incohérents sur la trahison des images…
Je n’avais plus aucun repère, je ne voyais plus rien autour du paysage.

J’ai perdu conscience sans gagner l’inconscient, noyé dans les molécules dissipées d’un écosystème relatif.
Je me suis réveillé à Lourdes. Nous sommes à Lourdes. Il nous a conduits à Lourdes. Lui qui ni Dieu ni maitre, peuples de tous les pays. Affalé dans une grotte en béton. Il achète des bougies alors qu’il en a plein dans le ventre. Dépose son parechoc en offrande à Bernadette Soubirous. Devant une croideboicroidefersijmenjvaisenenfer, lui qui jadis marteaufaucillait les gendarmes sur l’avenue Bolivar. Son guidon couronne la tête d’un gars qui ne voit pas plus loin que le bout de ses pieds. L’évêque du roi, debout sur le capot, crie au miracle devant cette marécageuse conversion.
Et moi je ne sais plus qui je suis.
J’ai fouillé ma poche arrière pour trouver ma carte d’identité. Elle est fausse depuis des siècles, je ne m’y suis pas retrouvé. Je me suis cherché ailleurs. Je suis tombé dans la crevasse d’une montagne glacée. Le ciel était toujours bleu à en crever.
J’ai fermé les yeux. À l’intérieur c’était le vide, un vide sidéral et sidérant, si total et infini, que.
Bref j’ai décidé de ne rien faire, pour ne pas m’éparpiller. Pendant les 10 heures qui ont suivi je suis resté couché au fond de cette crevasse, laissant monter le froid jusqu’à ne plus exister. Ainsi rassuré, je me suis envolé bien loin de la ligne du bus 88 et de ce bleu de ciel de bleu de Dieu. Il me fallait du brun, du rouge, de la crasse et du vivant, je me suis posé le long du canal sur une montagne de déchets où couvait une chaleur animale.
À mes pieds le canal immobile à l’horizontale, la ligne du temps exactement perpendiculaire. Pas un souffle de vent. Les nuages plantés depuis des siècles dans un ciel gris, sans la moindre velléité d’avancer ni de reculer. Dans mes narines une fumée âcre. Je suis bien sous les pavés la plage.

Marianne Prévost

Le souffle des ailes d’un ange noir
Nous emporte au terminus du 88
Ange noir aux yeux rougis de blanche nuit
Qui nous a déposés à l’ultime station,
Devenue première par un retournement de situation.
Et tandis que frémissants, et bientôt bouillonnants,
Nous attendons notre rame de surface
Le Guide suprême, Shéhérazade occidental,
Nous conte son permis D, poids lourds,
Et sa vie de conducteur d’autobus
(On sait qu’il faut dire machiniste) :
Autobus à compression décomprimée,
N’avançant qu’au rythme du piéton ;
Autobus sans jauge d’essence, puis censé être quotidiennement
Nourri aux fastes et généreuses pompes : il chausse du 88 ;
Autobus tombant en panne d’essence sur l’autoroute,
Guide Suprême arrêtant un chauffeur de camion
Qui le dépanne de 5 litres de gaz oil
Puis se glisse sous l’autobus pour
Amorcer la pompe (le bus chausse du 88)
Et conduire le nectar des dieux du sable
Aux rouages de l’explosion des pistons ;
Le Guide Suprême est aussi suprême
En ceci qu’il arbore un gilet orange à bandes
Argentées fluorescentes où éclate en lettres de feu
« Bike experience »
Mais voilà notre carrosse qui entre en scène
11 km pour la ligne 88
Chaque kilomètre parcouru valant 8 numéros de la ligne
Et c’est aussitôt que, dans un fracas de tonnerre
Apparait le nom de « La Vierge noire »
J’ai connu une Vierge foncée dans le Massif Central
Vierge en bois de la cathédrale de Saint-Nectaire,
Et une autre Vierge noire dans la cathédrale
De Moussara où des millions de vierges noires
vierges en plastique noir s’écoulent chaque année
Au rythme des pèlerins
(Un jour j’ai vu un pèlerin enfiler une pèlerine
Et s’y sentant enfin au chaud)
Un nuage d’hirondelles savamment massées
Que dis-je une strate d’hirondelles
Nous coupe la route, que nous manquons
D’éborgner, Hirondelles Straat,
Avant d’atteindre sur la placette
Le Salon Lavoir,
Salon Lavoir ou Salon L’être ?
Salon L’être ou Salon des Lettres ?
Les questions se pressent
Salon : l’avoir ou pas ?
La réponse fuse sur l’enseigne :
Salon Lavoir lavomatic
Mais notre chameau galope dans le Sahara
Septentrional que nous zébrons et
La porte s’ouvre
Dans un hurlement de bête mise à mort,
Il semble qu’à chaque arrêt on égorge un porc
De la porte, être ouverte ou fermée, tel est le sort
Et c’est dans un râle affreux qu’elle crie son effort
Station Yser, Ijser, bilinguisme oblige
Mais ij en minuscule s’écrit ij
Et, supprimant les points sur les i et sur les j,
Faute de tatillonnerie, ij devient
Exactement y, de sorte que Yser = Ijser.
Un message au micro du machiniste
Nous cause de WTC et de VTC
Et je m’interroge sur la formulation
La plus jolie et précise : doit-on dire
« Je vais aux WTC » ou bien « Je vais aux VTC » ?
Question lancinante que je résous en allant
Deux fois coup sur coup aux VTC,
C’est-à-dire une fois aux WTV
Tel est le fruit de la réflexion
Issue de la chasse aux lettres
Et je n’omets pas de tirer la chasse en sortant.
La chasse s’ouvre alors sur le Manhattan de Bruxelles
Un Manhattan de pacotille
Un Manhattan de verroterie
Le véritable homme de Bruxelles est le Manneken pis
Le Manneken pis est un homme qui attend, certes,
Mais Manneken pis et Man attend n’équivalent pas.
Arrêt Simon Bolivar : une fois de plus
La biche brame : elle a perdu
Son petit faon délicieux.
Et là, la plus haute tour de Bruxelles,
42 étages, à laquelle fait face,
Comme un pâle écho, une centrale à béton
Qui voudrait se faire aussi grosse que le bœuf
Surmontant la frondaison des platanes, mais que vois-je ?
Un rassemblement de platanes
Sagement rangés, deux par deux,
Ils manifestent, s’étant accroché au cou
Des panneaux : « I love Platane « , « Sauvez-moi ! »
Des kakémonos « Je risque ma vie »
Ce sont parfois des activistes qu’ils enchainent
À leur tronc, égareurs volontaires de clefs
Ils manifestent leur intérêt, ils manifestent
Leur instinct de survie
Ils sont bien une centaine
Non, 28, a dit la Police
Et ce sont des millions de pavés
Qui gisent là, luisants, — Cent mille a dit la Police
Et qui manifestent là, en m’empêchant d’écrire.
Les platanes cependant ont fui
Les robinets aussi
Et laissent place à un Pouchkine monumental
Drapé dans un lourd velours de bronze
Que le vent fait trembler d’un Romantisme échevelé
Immortalisant l’auteur cocufié
Qu’un duel contre l’amant de sa femme a stoppé net
Dans son élan
Pouchkine n’est plus, mais Pouchkine est vibrant
De bronze écarlate et furieux
Non loin de l’arrêt Bockstael
Qui rime avec Madame de Staël
Dont je me rappelle la (trop prudente) maxime :
« En société, veillons sur notre langage,
En famille, veillons sur notre humeur,
Seul, veillons sur nos pensées. »
Maxime de sens lourde,
Comme la grotte de même nom,
Dont une pierre a été prélevée, arrachée
Pour être à Bruxelles apposée, grottifiée,
Dans une architecture de béton
Où vont se réfugier les signes bigots
Qui sont les zozos de Vincennes
Ou leur équivalent ici
Allez, dehors, me voici, ouste
Parvenu à la station Woeste.
À quelques encablures de là, croise
La rue Esseghem, consacrée à Magritte
Dès l’abord de la rue, les habitants ont fiché dans le pavement
Des mosaïques empruntées aux thèmes de Magritte
Enfin le 135 de la rue, et surtout, juste devant :
Un réverbère, que dis-je ? LE réverbère !
Le seul, l’unique de la rue, c’est-à-dire celui
De L’Empire des Lumières
Qui est peut-être de la lumière l’An meilleur.
Salon bourgeois, Georgette et René étaient installés là de 1930 à 1954
Années difficiles pour eux, mais riches de 800 œuvres de René ;
En attendant la gloire (qui viendra !), Magritte vit
De ses « travaux imbéciles » (publicité, illustrations, publication de partitions illustrées)
Et Georgette rapporte l’argent du ménage.
Magritte reçoit dans la salle à manger le groupe surréaliste belge
Qui, tous les dimanches notamment, attribue des titres aux œuvres du peintre.
N’ayant pas eu d’enfants, ils avaient un chien blanc, Loulou
Qui est là, sur le lit, empaillé, encore que de mauvaises langues disent
Que ce Loulou-là empaillé est plus gros que le Loulou véritable
Dont on a des photos ; Loulou tellement présent
Que dans les bonnes années, les années 1960,
Magritte, dans les grands restaurants et hôtels qu’il fréquentait
Ne mangeait pas en salle, mais à l’office, afin de ne pas se séparer de Loulou.
Une grande cage à oiseaux et perruches en sortant
Par la porte de la cuisine donnant sur un arrière jardin, à côté de la pompe à eau à main,
Puis, au fond dudit jardin, le « Studio Dongo »
Magritte était dingue de Stendhal, dingue del Dongo
D’où son atelier au fond du jardin
Qui abrite la poubelle 135 en zinc, sauvée du débarras et de l’oubli
Par la vigilance du sieur Jean-Michel Pochet
Et par la fenêtre du jardin, revenant à la maison,
On voit la salle de bains et les toilettes des Magritte
La cuisine aussi, où trône la boite de sel Cerrebos
Sel de table, marque déposée
« Pour ouvrir, lever le verseur métallique à la pointe de la flèche »
Et là, plus haut, un tapis mural de Georgette avec ce texte
De Paul Nougé
S S E B E I
I E P O V E
T E O R E N
A I S D S S
P C E D O T
E I A U U O
N S U R V I
Qu’il faut lire verticalement : « Si ta pensée ici se pose au bord du rêve, souviens-toi ! »
« Magritte, nous dit Scutenaire, est un grand peintre : Magritte n’est pas un peintre. »
Les destructions des œuvres de Magritte ont trois causes principales
Apprend-on à l’étage où précisément des peintures détruites ont été recomposées.
Les bombardements de Londres en 1940 où un galeriste entreposait de nombreuses œuvres
Des incendies chez les collectionneurs américains
(Il y avait dans les années cinquante un engouement américain pour Magritte)
Une lettre de Magritte qui s’étonne d’un incendie et de la destruction
D’un de ses tableaux, avec force points d’exclamation !!!
Ou encore des repeints par le peintre lui-même.
Le problème de l’espace, en 1928, fait apparaitre
la première pipe dans l’œuvre de Magritte.

Nous sommes repartis, nous avons marché un peu
Très peu, et sommes parvenus à la grotte :
En 1914, une pierre de Lourdes a été arrachée, volée, subtilisée, emportée
Apportée ici, à Bruxelles, et une grotte de Lourdes a été recomposée
Autour de cette pierre unique
Néons, Marie, Bernadette, et tout au sommet
Un Christ ouvre les bras
Je monte au haut de la grotte :
À côté du Christ est un arbre, un tronc d’arbre mort
Qui fait comme une croix lui aussi et qui ouvre ses bras morts
Au-dessus de la grotte de Lourdes de Bruxelles,
Pareils aux Dupond-Dupont, sont deux Christ
Parallèles et similaires, et leurs quatre bras nous bénissent :
Marie savait-elle qu’elle avait eu des jumeaux ?
Une machine électrique vend des cierges dans la cahutte
À côté de la grotte.
Comme on le sait, la religion ne fait pas de commerce.
Mais elle accepte les dons.
En conséquence de quoi, la machine accepte les billets.
Mais ne rend pas la monnaie.

Partis nous revoilà, nous attendons notre 88 de retour
Devant une incompréhensible publicité :
Kapotte lampen naar het containerpark of de winkel
Censée vanter les mérites du recyclage des ampoules usagées
Mais qui présente un bonhomme se servant de tube néon comme d’une capote
Lui-même s’étant glissé à l’intérieur de la capote-Kapotte
Étrange publicité, étrange incitation, étrange dessin d’une laideur repoussante.
Nous remontons dans le 88
Une grosse jeune femme, avec poussette et fillette
Fait face à une grosse vieille femme
Même format, 35 années d’écart :
Serait-ce l’empire des lumières ?
Face à moi, dans le bus, derrière une vitre, un homme écrit, chauve
Je lève les yeux pour savoir qui d’autre écrit un poème de 88 :
Il lève les yeux aussi.
J’enlève mes lunettes : il fait de même
Et alors seulement je le reconnais :
C’est mon propre reflet dans la vitre au-dessus de Marion.

Olivier Salon


Nous allons monter dans le bus 88.
Le ciel est bleu, il fait bon, « la vie est belge »
On s’inquiète. Jean-Michel n’est pas au rendez-vous.
Quand il arrive, toutes les oreilles se tendent car il a des choses, beaucoup de choses à nous raconter.
Anecdotes succulentes constelleront le parcours.
À Jette, (sans nous jeter), le quartier me semble charmant.
Les maisons, les immeubles sont de proportion raisonnable.
De jolis rideaux de guipure ornent les fenêtres.
Contraste d’autant plus grand que nous étions passés par « Manathan » aux fenêtres de glace.
Les abris bus ont gardé un air « Art Déco » qui se décline jusqu’à la copie moderne mais élégante des « marquises » qui chapeautent l’entrée de métro de la Place des Abbesses, à Montmartre, près du Sacré Cœur de Paris.
Petit hommage au bon vieux temps quand ce qui est beau à voir l’est vraiment. Ici tous les abris bus sont beaux, parfois la copie est plus simple mais de facture agréable.
Toujours en cahotant, prendre des notes est inconfortable.
Allée du Port nous tressautons entre deux rangées de platanes « protégés ». Oui ! Un nouveau plan d’urbanisme prévoit qu’ils seront abattus : Bruxelles se fâche. Bruxelles ne veut pas non plus que le million et demi (Jean-Michel en connait le nombre) de pavés qui recouvrent cette chaussée passent à la trappe.
Bruxelles a raison de protester.
Sur une place, bien en vue, la statue de Pouchkine surprend. Ce sont ses descendants qui l’ont fait ériger là et le roi Léopold 1er en fut tout marri !
La MAISON de René MAGRITTE, sise au n°135 de la rue Esseghem, est émouvante dans sa simplicité, l’atelier tenant tout entier dans la petite salle à manger.
Nous y parvenons en suivant la piste des mosaïques colorées serties dans le bitume des rues du quartier.
Quelques œuvres sont exposées là, à fleur de terre.
Notre guide nous rapporte un bon mot de l’un des amis du maitre « C’est un grand peintre, ce n’est pas un peintre. C’est un penseur ! »
On peut rendre hommage à son épouse Georgette qui subvenait, souvent seule, aux besoins du ménage.
La grotte ! Immanquable ! Reconstitution parfaite de la grotte de Lourdes.
Une petite pause à l’abri des grands arbres du parc.
Là, de notre banc. Miracle ou mirage ?
Un grimpeur téméraire écarte les bras entre les croix des deux larrons !
Non seulement nous avons vu Lourdes mais aussi le Golgotha !
Nous rentrons de cette expédition le cœur content et descendons place de Brouckère dans la circulation brouillonne de notre temps.

Marie-Claude Antoine

Le bus 88 nous mène vers Heysel
Par la chaussée d’Anvers et ses cages de verre
Jean-Michel aventure c’est mieux que prendre l’air
Des tonnes de déchets éventrent le canal

De battre le pavé mon cœur a tressailli
L’Amphion faux-messie je m’en fous dit Zazie
Sauvez-moi sauvez-moi silence assourdissant
De leurs troncs alignés platanes au ciel hurlant

Place Pouchkine en rond le ciel brille au marché
À Boekstael sur la place partie de jambes en l’air
Danse immobile en vers, gambettes noires huit paires
Attendent leurs guêpières pour s’en aller danser

Rue Esseghem se niche un réverbère en Jette
Au 135 en briques Magritte et sa Georgette
Crèchent avec leur Loulou les tableaux disparus
Fantômes surplombant le rêve t’en souviens-tu ?

De la fumée de pipe aux chants de Maldoror
Trahison des images incendiées négligence
Je ne vois rien autour du paysage d’or
Caché à nos yeux clos marque d’une indigence ?

Crotte de Lourdes en Jette et petit pape en blanc
Veille la pierre noire ex-votos fleurs d’argent
Olivier excité à l’idée du rocher
Envolée poétique voudrait l’escalader

Retour à de Brouckère le Metteko attend
Surréalisme envers titres recomposés
Miller Lévy nous rit sa carbonade avant
En hommage à Roubaud une ode au bus posée
Marie Wallet

Nous empruntâmes un autobus
En oubliant son terminus
Le conducteur de la machine
A laissé ses humeurs au dépôt,
Checké la liste, énergie, fuel, pression pneumatique,
Huile, frein de secours, marteau à vitre
Et composteur électro mécanique.
Nous le guettons vers le halo ensoleillé
En œil anxieux de la ballade
L’autre encore tout ensommeillé.
La ligne huit huit en court-circuit
Promet des arrêts inédits.
Portes ouvertes, passagers attroupés
Laissent une poussette monter et la porte couiner
La voie est libre et la rue de la vierge noire
Disparait à l’ombre des échoppes.
Quatre-vingt-huit platanes alignés, menacés
Rythment les artères en persistant
À renoncer à perdre leurs feuilles
Sous la lumière châtain pâle
Bolivar aurait-il aimé un Manhattan à ses côtés ?
Le bus oscille souplement
En ignorant les rubans de travaux
Où mille pavés attendent d’être remplacés.
Et passe le canal sous l’allée verte
Et coule la Senne
Et la nappe de moutons blancs s’étale dans le ciel
Et bêlent au-dessus des bâtisses de briques ocres
On s’arrête dans le jette,
Allez oust ! à la station Woeste.
Sylvie Andrieu

Ça commence par un mot,
ligne,
ligne de chance ligne de hanche ou ligne d’erre
une déambulation en bordure du vide

La ligne est une façon de boucher les trous dans la ville
puis
De la mâcher, de la grincer
De la bruxer
elle bruxe, elle bruxe
De lui dire j’ai vu ce corps vivant
imbibé de liqueur de béton

Woeste station,
ça évoque un ancien temps
des anciens horaires
des anciens bus
d’un ancien Paris aussi que vous aimâtes.
Ici il y a des frites, des marrons chauds, des kebabs à cools

ça pédale puis ça parle
air comprimé, volant assisté, panne sèche,
pomper, ramper
Mercédès Volvo
réservoir milieu moteur arrière
un abus de bus
elles abusent à bus-elles, à bus-ailes
à brusqu’elles

Ça continue par un bidon de 5 litres
de gaz oil
cette histoire défourchée de panne, de lenteur, de vie
dévie,
il faut apporter le fluide nécessaire à la formation des mots
cyclamen, clinamen,
nous autres nous voici entre le trait et la ligne
on attend le bus 88,
pour une fuite en huit huit
Mes lignes étaient des mots
Les voici devenus chiffres
en rang.

J'entends direction Enfion,
Voilà que ça bascule dans le grossier,
Si c’est ça le mot
faudrait plutôt retourner dans le chiffre,
because l’élégance
elle partirait d'un 0 la ligne 88 pour aller à un 88,
mais ce serait où elle irait où celle-là?

dans le bus
ma tête glisserait dans les rails d’une suite arithmétique,
ça ferait un sacré numéro,
au-delà des vitres, le pair à gauche, l'impair à droite
alors l'espace vous lisse ou vous délice, du continu qui se succède en continu,
pour un voyage du genre qu' arrêterait d'un hoquet!

Le bus est mort avant moi,
il raconte on écoute
arrêt provisoire!

Ca vroume pouette broume à la John Cage,
Les chiffres ce n'est pas les lettres
Faut se méfier des mots eux qui trahissent du dedans le vrai,
Si tant est plutôt qu'alors on s’essaierait à écrire constructiviste,
Kom Kosovel le poète slovène avec son poème/théorème 5
or = fumier = bourgeoisie en hommage aux bourgeoisio 0 des twenties.

Ça annonce d'une voix machinarde le consortium des parkings, le WTC.

Arrêt Louis le Broucke
Brille la statue de Pouchkine
On croirait Eugène Onéguine
Sur un rond point bitumé
À l'octo syllabe rimé:
Vous avez fui jours d'allégresse
Seront baignés de brume épaisse...
Descendrai-je seul dans la nuit
Demain lorsque l'aube aura lui.

Arrêt télémoustique arrêtez les moustiques
au garage Futurpneu un gars a l'air comprimé
il rentre au Bar de l'orchidée qui lui est chair.

Ça hairstyling shampoing brushing
mise en pli chignon permanente
pour les zacardes et les zupistes
qu'attendent le 88
devant un ovale art déco.

Et Stella Stella qui grimpe dans l'ottanto otto
entre Artois et l'art de moi
elle glisse le ticket
dans la fente
elle hésite
la langue fait l'homme assis
ou la langue fait l'assis homme.
Un mec la zieute
Dans l’autobus il a un long cou et un drôle de chapeau

Ça descend à la station de chez Magritte
Ailleurs nulle part qu'ici on rentre au bout d'un poème en forme de
sonner/t toujours 2 fois.
À l'étage il y a le cercle des Magritte disparus
dans le calciné
Et Loulou, René, Georgette
Des qui
mangent tous les 3 à l'office dans les restos
Cause Loulou qu’est pas invité à la noce.

Il y a une culotte ou une poubelle en zinc au 135
Sauvée par

Ceci n'est pas une poubelle c'est ce qui
reste du monde des druides escrocs proprios
détruits
qui ont trainé la boue à bout de la bourgeoisie.

Ceci n'est pas une tranchée
l'échappé du chapeau tais
les mots, allume
le lampen prolétariat, jette
les étendards aux gloutons et
l'oriflamme à la belote des synapses.
L'aube désaturée épile le cerveau des impuissants.
Le coup de sang poète transforme un mort en ouvre-boite.
La pensée gicle hors du rêve, elle
muselle céleste les gâcheries éternelles. Une
littérature de vitrine excite la révolution.

Ceci n'est pas un morceau de fromage, le
chapeau rouge exhibe le bâton à peindre l'intelligence, les
barbares impatients rencontrent les collaborateurs du ciel bleu.
Malville, Michalon, Fraisse, les
assassins à pipe jettent leurs rayons de mort dans les blancs espaces

Magritte, Renais !
Ceci n'est pas une grenade,
l'osmoralité du sommeil éblouit un paradis de pommes, de nuages, de feutres, de
coïts endardés, les
vagues encerclent l'imbécile à l'ode lourde.

Ceci est une grotte
Le grand cuisinier de l’univers découpe les frites de cire chaude,
En bougies caverneuses
la graisse dégouline des chastes mains jointes de tant de vierges.
Cire saindoux filandreuse fit la menteuse froide.
Psalmodie le rosaire, elle erre la rose, dit mot maudit et lui
ampoule encycliquée enfile une
capote en filament.

Magritte ou ma grotte
Kapote le Paradis des gueules à recycler.
Sans elle, geste perdu,
je vous salue Marion

Jean-Philippe Mangeon

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